Pourquoi certaines personnes sont beaucoup plus malades que d’autres de la COVID-19?

Auteur
Marie-Ève Laforte
30 avril 2020

Après quelques mois de transmission (5 ou 6 à tout casser), une des choses qu’on peut dire sur ce nouveau coronavirus c’est qu’il est plein de surprises. 

 

Une importante proportion des gens qui l’attrapent (aucun chiffre clair n’est encore établi, mais il se pourrait bien que ce soit la majorité) sont complètement asymptomatiques[1].

Parmi ceux qui l’attrapent et développent des symptômes, 80 % ont une présentation de la maladie «légère à modérée». La différence entre les deux peut être assez grande : certaines personnes ne rapportent pas de fièvre et s’en tirent après quelques jours de malaise bénin. D’autres sont beaucoup plus malades –certainement plus que n’importe quand dans leur vie- et ce, pendant plusieurs semaines, mais sans toutefois avoir besoin de soins à l’hôpital. C’est le critère qui sépare les cas «modérés» des cas «sévères» : l’hospitalisation.

Et puis il y a les autres : ceux pour qui la maladie prend un mauvais tournant. Et pour ceux-là, l’âge est bien sûr un facteur majeur. Comme on le voit dans la débâcle complète et tragique qui se produit dans les résidences pour aînés du Québec à l’heure actuelle, les personnes âgées sont les plus vulnérables aux complications liées à la COVID-19.

L’âge est loin d’être le seul facteur

Mais ce qui est étonnant, c’est que l’âge n’est PAS le seul facteur. Typiquement avec ce genre d’épidémie, comme pour la grippe par exemple, les jeunes enfants se trouvent AUSSI parmi les personnes vulnérables. Avec la COVID-19 toutefois, les plus jeunes sont très peu touchés, à la fois par la contamination et encore moins les complications (avec quelques réserves toutefois[2]).

Parmi les autres personnes qui tombent très malades, il y a également celles qui avaient une condition sous-jacente : l’immunosuppression liée à un cancer par exemple, ou encore une maladie chronique.

Finalement, il y a les autres, ces cas apparemment inexplicables mais pourtant bien réels : les personnes jeunes, en santé, sans facteurs de risque, pour qui ça déraille.

Et malgré le fait que François Legault nous répète que 97 % des décès au Québec sont survenus chez les personnes de 60 ans et plus, ce portrait ne reflète pas tout à fait ce qui se passe ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, de loin le pays le plus affecté avec plus d’un million de cas (officiels, le véritable chiffre étant sans aucun doute beaucoup plus élevé), le taux de décès chez les moins de 65 ans était plutôt à 20 % en début de pandémie[3]. La différence est énorme! 

À titre d’exemple, le Washington Post relatait à la mi-avril avril qu’au moins 759 personnes de moins de 50 ans étaient décédées des suites du virus au pays[4]. Ceci est appuyé quant à la situation en Europe par Maria Van Kerkhove, directrice d’unité à l’OMS. En effet, cette dernière affirme que «nous voyons de plus en plus de personnes jeunes qui présentent une maladie sévère. Les données provenant de nombreux pays d’Europe indiquent que des personnes jeunes sont décédées [de la COVID-19]. Certains avaient des conditions préexistantes, mais d’autres non[5]

Le point de basculement

Ce qui semble se produire chez les malades, c’est qu’à un moment de la progression de la maladie, souvent environ une semaine après l’apparition des symptômes, il y a un point critique. Soit ils prennent du mieux (plus ou moins rapidement) ou soit… Ils déclinent rapidement. Voire très rapidement.

Diana Torres, une infirmière de l’hôpital Mount Sinai à New York, l’épicentre de la crise, le constate tous les jours : «Les patients ont l’air stables, ils se sentent bien et puis vous leur tournez le dos et tout à coup ils ont perdu conscience. Ça me rend paranoïaque; j’ai peur de sortir de leur chambre[6].» a-t-elle expliqué à l’agence de presse Reuters. Laurie Douglas, infirmière aux soins intensifs à Baton Rouge depuis 34 ans, affirme qu’en temps normal, elle a une «bonne intuition» pour discerner ceux qui vont s’en sortir et ceux qui n’auront pas cette chance. Mais plus maintenant : «Ces patients ont complètement éliminé mon instinct[7].» 

Un médecin résident anonyme qui pratique à New York affirme également voir «des patients qui arrivent à l’hôpital avec un bon taux d’oxygénation et une capacité à engager une conversation joyeuse… Et quelques heures plus tard ils sont intubés. Et ce qui est particulièrement épeurant, c’est qu’il ne semble y avoir aucune règle prévisible[8]

 

Pour tout lire sur la COVID-19, c'est ici.

 

Ce n’est pas le virus… C’est l’hôte

«Il existe une grande variabilité dans la manière dont les gens réagissent avec ce virus. C’est très inhabituel. Rien de ce que nous voyons ne concorde avec aucune autre maladie que nous sommes habitués à traiter[9],» a expliqué le Dr. Robert Murphy, directeur du Center for Global Communicable Diseases de l’Université Northwestern, à Chicago. 

«Et lorsque nous voyons un tel degré de variation dans la sévérité d’une maladie, ça n’a pas tant à voir avec le virus… Mais plutôt avec l’hôte[10]», selon le Dr. Murphy. Et l’hôte, c’est… la personne infectée. 

Même son de cloche chez le Dr. Otto Lang, spécialiste des maladies infectieuses à l’UCLA. «Ces déclins rapides sont probablement dus à une réaction trop exubérante du système immunitaire[11].» 

La réaction du corps

Ça devient donc de plus en plus clair: ce n'est pas tant le virus qui tue ces gens, mais plutôt… leur réponse immunitaire. Selon le magazine The Atlantic, «une fois que le virus s’est largement répandu dans l’organisme, la menace la plus urgente pour notre corps, c’est notre propre système immunitaire. Et cette réponse ne peut pas être entièrement contrôlée[12]

«Le virus se répand dans le corps pendant des jours, voire même des semaines, de manière plus ou moins furtive. Il prend le contrôle d’un nombre croissant de cellules tout en échappant à une réponse immunitaire. Ça peut prendre une à deux semaines avant que le corps ne réalise entièrement l’étendue de l’emprise du virus. Et quand ça se produit, sa réponse n’est habituellement pas calme et mesurée. Le système immunitaire devient hyperactif, sonnant toutes les alarmes possibles pour mobiliser les mécanismes de défense du corps. C’est à ce moment que les patients tombent en chute libre», explique également le magazine américain. 

Le choc de cytokine

La réaction qui se produit souvent chez ces patients –et qui est très difficile à prévoir-, s’appelle en anglais «cytokine storm», qu’on peut traduire par «choc cytokinique» ou «choc de cytokine».

Selon Wikipedia, le choc de cytokine est une «violente réponse inflammatoire du système immunitaire. Il s’agit d’une réponse inadaptée, nocive et généralement mortelle sans traitement approprié.» 

Une cytokine est une protéine à courte action, dont le but est de signaler au corps qu’il devrait activer de l’inflammation en réponse à une menace (comme une infection ou un autre agresseur). Son action dans l’organisme est large et multiple. Un exemple parmi tant d’autres : manger du gluten, chez les personnes céliaques, suscite une élévation de cytokine dans le corps[13]. Un choc de cytokine survient lorsque la libération de cette molécule devient systématique et incontrôlée.

Toujours selon The Atlantic, lorsqu’un choc de cytokine se produit, «le corps devient submergé par ces molécules; c’est l’équivalent de continuer à sonner l’alerte maximale même après que les pompiers et l’ambulance soient arrivés[14]». Le choc de cytokine ne se produit pas uniquement dans le cas d’une infection à la COVID-19; on peut le retrouver également à la suite de d’autres infections virales -et il existe bien peu de remèdes pour le calmer. 

Dans un monde idéal, les patients susceptibles devraient être pris en charge en milieu hospitalier avant que cette réaction ne se produise, mais la situation actuelle présente deux obstacles à ce vœu pieux. D’abord, par souci de ne pas contaminer inutilement des patients et de ne pas surcharger les hôpitaux, les malades se font dire de rester chez eux à moins que leurs symptômes soient graves, par exemple une difficulté soudaine à respirer (auquel cas, il est souvent déjà trop tard). Et ensuite, parce que c’est tout simplement très difficile, à l’heure actuelle, de prévoir chez qui cette réaction va se produire chez les personnes sans facteur de risque. Existe-il une prédisposition génétique? Est-ce une question de charge virale? D’un manque de surfactant, une substance produite par le corps et critique à la respiration, sur les poumons? Toutes ces pistes sont présentement étudiées.

La COVID-19, une maladie inflammatoire plutôt que respiratoire?

Une des hypothèses intéressantes en ce moment, c’est que la COVID-19 serait finalement moins une «maladie pulmonaire» tel qu’on le croyait au départ, et plus une maladie «inflammatoire» plus ou moins généralisée. Ce qui pourrait expliquer d’autres atteintes assez diverses que les médecins constatent chez les patients gravement atteints : cardiaques, rénales, circulatoires, digestives, du système nerveux central, neurologiques, oculaires[15]

Vivement que les professionnels de la santé et les scientifiques de partout dans le monde continuent de colliger des données et de partager leurs observations pour qu’on connaisse de mieux en mieux ce foutu virus. C’est à suivre. De très près.

 

 

[1] Le Dr. Anthony Fauci, directeur du National Institute of Allergy and Infectious Diseases aux États-Unis, a récemment estimé « qu’entre 25 et 50 % des cas seraient asymptomatiques ». Toutefois, une étude menée en Islande pointait plutôt vers le 50 % tandis qu’une autre menée en Inde indiquait 80 % de cas asymptomatiques!  Source (en anglais). 

[2] Les nombres totaux sont peu élevés, mais il est quand même important de noter la montée significative des cas de syndrome de Kawasaki sévère chez les enfants en ce moment, tels que rapportés dans plusieurs pays touchés par la COVID-19 et potentiellement en lien avec celle-ci. Pour en savoir plus

[3] Source qui date du 20 mars mais procure quand même une bonne idée.

[5] Source : Ibid, traduction libre

[6] Source, traduction libre

[7] Source : Ibid

[8] Source: Ibid

[9] Source, traduction libre

[10] Source : Ibid

[11] Source, traduction libre

[12] Source, traduction libre

[13] Source. D’ailleurs, selon le Dr. Benjamin Lebwohl, directeur du centre de recherche pour la maladie céliaque à l’Université Columbia, « les personnes avec des conditions auto-immunitaires comme la maladie céliaque ainsi que les maladies inflammatoires de l’intestin pourraient être plus à risque de présenter des cas sévères de la COVID-19. » Source, traduction libre

[14] Source, traduction libre

[15] Exemples provenant de cette source

 

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