Est-ce réellement justifié de célébrer le Québec et le Canada?

Cette période de l’année, où se succèdent la Fête nationale du Québec et la Fête du Canada, je la trouve un peu difficile à vivre. D’un côté comme de l’autre, d’ailleurs, là n’est pas la question! 

Le patriotisme, c’est toujours un terrain glissant. Et forcément prompt aux divisions, peut-être même plus qu’aux rassemblements, comme ce serait supposé. Peut-on aujourd’hui être fier d’être Québécois ou d’être Canadien? Ça dépend de plein de facteurs, aussi multiples qu’il y a d’expériences personnelles. Mais pour démontrer haut et fort cette fierté dans la situation actuelle, il faut quand même faire preuve d’une certaine dose de déni et d’inconscience de son privilège.

 

Quand on se compare, on se console… Mais.

Est-ce que le Canada et le Québec sont des endroits horribles pour vivre? Bien sûr que non!  La grande majorité des pays ont des (gros) squelettes dans le placard, il ne faut pas se leurrer. Et en termes de qualité de vie, le Canada présente certainement plusieurs avantages, souvent comparés à ceux des pays scandinaves et de l’Océanie, considérés comme les leaders sur la planète.

L’idée ici n’est pas d’oublier les bénéfices liés au fait de vivre/d’être né au Québec ou de faire partie du Canada, ni d’être ingrat par rapport à ce que j’ai reçu. C’est bien plus facile de grandir et de vivre ici que dans nombre d’endroits dans le monde – et ça personne ne l’oublie! À mes heures, j’ai moi-même affiché le drapeau québécois sur mon sac à dos durant mes premiers voyages en France, puis l’autocollant du Canada sur ma voiture lorsque j’ai habité en Allemagne. Il n’est pas non plus question d’être hypocrite par rapport à ce fait. Autre aspect à ne pas négliger : c’est un gros plus de vivre là où publier un tel texte critique est possible sans que j’aie besoin de craindre des répercussions personnelles.

Sauf qu’aucun des avantages n’efface les côtés sombres. Et que comme point de comparaison, disons qu’être «moins pire que les États-Unis» n’est certainement pas dur à battre, particulièrement durant les dernières années. 

 

Est-ce réellement suffisant d’être «mieux que d’autres»?

J’ai l’impression que le Canada et le Québec ont beaucoup construit leur identité par opposition à leur voisin du Sud surdimensionné à tous les niveaux. Ici, on n’a jamais eu d’esclavage. (Faux). Ici, on n’a jamais eu de Guerre Civile. Ici, on est accueillants! (Immensément discutable). C’est très typiquement canadien, en fait, de balayer du revers de la main les problèmes américains, comme si la frontière nous en immunisait. 

Dans les faits, il n’en est rien. Notre pays a (aussi) vécu des horreurs sans nom. Notre pays est directement issu du colonialisme, s’est bâti sur le vol de terres ancestrales, a perpétré un génocide en bonne et due forme et fait couler le sang de milliers de personnes innocentes. Ce printemps, la crise initiée par l’assassinat sauvage de George Floyd a eu pour effet de révéler, comme un miroir, nos propres torts. «Le Canada ne serait tout simplement pas le pays riche qu’il est aujourd’hui, l’un des meilleurs pays au monde pour vivre et élever une famille, si ne n’était d’avoir complètement écarté les peuples Autochtones de la source de cette richesse,» rappelle Pamela Palmater, une avocate de la nation Micmac. Personne ne devrait être fier de ce fait.

Et s’il appartenait uniquement au passé, ça pourrait à la limite être une autre histoire. Mais ce n’est pas du tout le cas. 

 

Une bonne remise en question semble de mise

À la lumière des événements des derniers mois, qui ont révélé comme jamais autant le racisme systémique que le traitement indescriptible des Autochtones depuis le tout début de notre Histoire et jusqu’à ce jour, ça aurait peut-être été de rigueur de se «garder une petite gêne» et d’amorcer une vraie réflexion sur ce que ça signifie vraiment, appartenir à cette province et à ce pays.

En fait, ce ne sont même pas tant les réalités totalement choquantes mises au grand jour qui m’ont donné un profond mal de cœur des fêtes nationales… Mais plutôt la réaction générale envers ces réalités : le déni, le sarcasme et encore plus de division. C’est ce qui me fait le plus mal : réaliser que maintenant, la plupart des gens sont au courant de ces réalités, mais continuent de faire comme si elles n’existaient pas ou que ces inégalités profondes n’avaient pas lieu.

Parce que c’est impossible de le voir autrement : le Québec et le Canada sont des endroits bien plus fantastique pour certaines personnes que pour d’autres. Et avec toute cette richesse, toute cette belle mentalité progressiste dont se targuent nombre de personnes, il n’y a aucune raison pour que des milliers d’Autochtones n’aient toujours pas accès à de l’eau potable. Que des groupes de personnes soient systématiquement marginalisées, défavorisées, négligées et laissées pour compte. Au lieu de la dénégation et des célébrations, mon cœur meurtri aurait souhaité plus d’introspection et d’humilité.

 

Pas d’envolées patriotiques pour moi

Ni le 24 juin, ni le 1er juillet, vous ne me verrez désormais brandir mes drapeaux. Est-ce que ça élimine complètement ma fierté d’appartenir à l’une et à l’autre nation? Pas complètement. Mais une petite fierté a quand même le droit de cohabiter avec un dégoût profond de ce que ces drapeaux représentent. 

Je trouve qu’il y a quelque chose de légèrement indécent à célébrer son appartenance identitaire, en ce moment. Je crois même qu’il y aurait peut-être du bon à considérer la manière allemande, c’est-à-dire traiter les célébrations nationales ainsi que tout symbole patriotique avec une grande sobriété, en raison du passé qu’on leur connaît. 

 

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