Une femme victime de violence témoigne

Auteur
Véronique Larivière, sexologue

Lorsqu'on décide d'unir sa destinée à celle de son partenaire, on fait le voeu d'être amoureuse pour le meilleur et pour le pire. Cette promesse nuptiale, Vicky la connaissait bien, mais ne savait pas à quel point elle vivrait le pire... Cette semaine, l'histoire touchante d'un mariage troublant.

Vicky est une femme souriante et pleine de vie. Malheureusement, il y a quelques années, la joie de vivre ne l'habitait pas autant. Elle accepte aujourd'hui de nous raconter l'histoire de son mariage.

La rencontre

Vicky et son ex-mari font partie des couples qui se sont rencontrés grâce à la magie d'Internet. Elle à Montréal, lui en Égypte, leur rencontre aurait été impossible sans les sites de clavardages.

« Je clavardais souvent tous les jours, j'avais 19 ans, cégep, travail à temps partiel, sans trop de vie sociale parce que j'étais pas mal sérieuse au cégep alors je ne sortais pas et c'était un moyen de me divertir. À l'époque je me rappelle de toujours avoir envie de voir du monde extérieur, mais je n'avais pas d'argent donc l'internet était un bon moyen pour voyager. Je m'appelais «demoiselle» et lui « titaniclove », j'ai trouvé ça drôle et je lui ai envoyé un message. On a parlé de tout et de rien et c'est vite devenu un rendez-vous quotidien. »

Au fil de leurs conversations, Vicky et son ex-mari se découvrent une tonne de points communs et l'attachement de l'un envers l'autre devient de plus en plus grand. Le besoin de passer à une étape supérieure se fait sentir.

« J'habitais chez ma mère et une fois, elle est partie à l'extérieur pendant 4 jours. N'ayant aucune connaissance des dangers, j'ai appelé titaniclove de la ligne maison en me fiant sur les cartes d'appels où c'était environ 10 cents la minute. Je ne me suis pas méfiée et on a parlé plusieurs heures par jour pendant 4 jours consécutifs. 2000$ de facture... »

Les échanges étaient intéressants pour Vicky, mais en se remémorant ces moments, elle se rend compte qu'il y avait tout de même quelques signaux d'alarme.

«C'est drôle parce que maintenant, avec le recul, je me rappelle très bien avoir eu beaucoup d'engueulades virtuelles avec lui et pourtant, je ne lâchais pas le morceau. On clavardait en anglais et je n'étais à l'époque que partiellement bilingue. Lui, Égyptien, parlait très bien le français, mais ne l'écrivait pas, donc on se comprenait souvent difficilement et ça dégénérait vite. Il me lançait des insultes parce que je ne comprenais pas et moi, je m'excusais et faisais tout pour continuer. »

Une demande en mariage peu commune

Vicky et son ex-mari se sont très vite attachés et le reste a déboulé tout aussi rapidement. Il lui parlait de mariage, elle affirmait que c'est trop rapide et elle perdait aussitôt contact avec lui. Elle essayait de le rejoindre à plusieurs reprises, mais il ne retournait plus ses appels.

« Je l'ai rappelé plusieurs fois sur son cellulaire et finalement il m'a répondu, fâché. J'ai flanché en disant « oui » et à partir de ce moment, je sentais toujours une obligation, je me sentais mal de ne pas être là. De plus en plus, on voulait se voir. »

Comme c'était plus facile pour Vicky d'aller en Égypte que pour son ex-mari de venir au Canada, elle décide de faire le grand saut. Ils fixent une date : le 19 janvier 2002.

« Je suis partie de Montréal le 18 janvier et j'ai atterri le 19 au Caire, au grand désarroi de ma mère qui ne savait plus quoi faire. Avant de partir, on se disait qu'on se marierait, alors j'y allais pour confirmer. Si vraiment il me convenait, j'allais l'épouser. Je pensais que si ce n'était pas le cas, je pourrais lui dire non et revenir au pays. En atterrissant, j'ai réalisé l'importance de ce que je faisais. »

C'est à l'aéroport que Vicky a ressenti ses premières craintes. N'ayant personne pour la protéger s'il lui arrivait quoi que ce soit, elle a réalisé l'ampleur de son geste. Quelles étaient ces craintes à ce moment?

« ... de ne plus jamais revenir à Montréal, même si je voulais partir et refaire ma vie à neuf. C'était vraiment bizarre comme sentiment. Quand je suis arrivée, il m'a donné un bouquet de fleurs qu'il avait certainement acheté à Alexandrie - 4 heures en autobus jusqu'au Caire - parce qu'elles étaient toutes molles! (rire) À l'intérieur, il y avait une bague, alors je l'ai mise, et j'ai compris pourquoi il avait tant insisté pour le 19 janvier : elle était gravée avec nos noms et 19-01-2002. »

La vie en Égypte

Vicky devait porter la bague dès son arrivée, car en Égypte, il est impossible pour un homme et une femme de se balader ensemble sans chaperon dans un contexte hors mariage. Il a même dû falsifier un contrat de mariage pour être en mesure de louer un appartement. Trois jours plus tard, Vicky et son ex-mari se marient officiellement... sans artifice.

« Le 22 janvier, il est arrivé vers 11 h le matin à la maison en me disant « Oh! J'ai oublié de te dire, vite, prépare-toi, on a un rendez-vous au palais de justice pour le mariage! Alors, je me suis mariée ce jour-là avec une jupe longue noire, un chandail sans manche beige acheté dans une boutique simple de Montréal et un veston noir. Lui, avec une chemise et un pantalon décontracté. [...] Durant tout le trajet, j'étais fâchée, surtout au début parce qu'il ne me parlait pas du tout. Ensuite, j'avais envie de pleurer parce que je ne me sentais pas heureuse du tout et je commençais à regretter mes actions... »

Même si Vicky avait accepté de se convertir à la religion musulmane, elle n'avait pas encore la véritable idée de ce qui l'attendait. Jusqu'au moment où un autre signal d'alarme lui a sauté aux yeux.

« En descendant de l'édifice, il marchait tellement vite avec ses amis que j'avais du mal à les suivre. À un moment donné, en marchant, il s'est retourné vers moi et m'a dit : tu sais que tu es maintenant mariée et musulmane, hein? J'ai dit oui en me demandant le pourquoi de cette phrase gratuite... »

Vicky a compris la signification dès la nuit de noces...

« Il m'a carrément agressée. J'étais vierge, mais j'avais rompu mon hymen au secondaire dans un accident, alors après il m'a traitée de pute parce qu'il ne croyait pas que j'étais vierge. C'était l'horreur. J'ai déchiré et ça s'est infecté parce que je n'avais pas le nécessaire pour guérir comme il le faut. »

Une violence avec et sans trace

La relation avec son ex-mari s'est détériorée dès l'échange des voeux.

« Il m'a complètement détruite. Dès le lendemain du mariage, il m'a frappée et lancée sur le lit parce que je n'avais pas repassé sa chemise et qu'une femme égyptienne aurait mieux fait que moi. [...] Alors, je pleurais et plus je pleurais, plus il me traitait d'enfant et d'Américaine bâtarde. J'ai donc commencé ce soir-là à me dire que je devrais redoubler d'efforts pour qu'il soit content jusqu'à ce qu'on revienne en Amérique où je pourrais m'en débarrasser. Mais on n'avait jamais discuté de revenir en Amérique, tout ce que je savais, c'était qu'il ne voulait rien savoir de venir ici. »

Vicky avait quitté Montréal avec un billet d'avion ouvert pour un mois. Son séjour s'est prolongé jusqu'à deux mois, et ce, sans contact avec son entourage. Le jour du retour, son ex-mari essayait encore de la convaincre de rester en Égypte. Il prétextait le manque d'argent, mais Vicky a réussi à le convaincre du contraire en lui disant qu'ils allaient habiter chez sa mère.

« Ma mère et une amie, qui était là à mon départ, sont venues nous accueillir a l'aéroport Dorval. Ma mère ne m'a presque pas reconnue! J'avais tellement maigri, j'avais la peau et les os. Pourtant, je mangeais très bien, mais j'étais dévorée par le stress. J'ai perdu environ 50 livres dans les deux premières semaines de mon arrivée en Égypte. »

La vie à Montréal

Son ex-mari avait beaucoup d'emprise sur elle. Il gérait tout, même la façon dont elle devait se présenter aux autres. Elle ne pouvait plus se maquiller, car il n'aimait pas voir sa femme aussi attirante pour les autres. C'est à lui qu'elle devait plaire. Il était très manipulateur et savait jouer avec les mots.

Vicky et son ex-mari finissent par se trouver un appartement. Comme il n'a pas de travail, c'est elle qui s'occupe de tout. Elle travaille fort pour payer les comptes et espère fortement qu'il se trouvera un boulot rapidement. Elle dépense des fortunes en habits pour qu'il paraisse bien lors des entrevues, mais elle est loin de se douter de ses réelles activités quotidiennes...

« J'ai découvert qu'il passait ses journées sur l'ordinateur à faire du cybersexe en prenant des photos de lui en habit et lunettes fumées. [...] Un jour, je suis revenue du travail et toutes mes choses avaient disparu. Tout ce qui pouvait laisser croire qu'une fille habitait l'appartement n'y était plus. [...] Je me suis précipitée dans la chambre et là encore toutes mes choses avaient disparu, je les ai retrouvées dans les tiroirs et garde-robes. J'étais furieuse et vraiment triste alors je lui ai demandé pourquoi, il m'a raconté qu'il avait clavardé avec une fille de la Gaspésie alors il l'a invitée pour lui parler de la ville... Il m'a trompée, mais soutenait que rien ne s'était passé. Bref, je suis passée par-dessus, car il m'a dit que ça n'arriverait plus et moi je l'ai cru. »

Cinq années d'enfer

Cinq longues années s'écoulent avant que Vicky en ait ras le bol. C'était rendu invivable. Elle ne pouvait plus parler à ses collègues de travail masculin et dès qu'elle passait du temps avec sa mère, il lui téléphonait sans cesse pour savoir ce qu'elles se disaient. Des inconnues appelaient à la maison en mentionnant qu'il la trompait, mais chaque fois, Vicky laissait tomber. Jusqu'au jour où l'occasion de se départir de ce cercle infernal s'est enfin présentée.

« Un jour, il me dit qu'il avait postulé pour un poste aux Bermudes, et je ne sais trop pourquoi, je voulais lâcher prise et je lui ai carrément dit de faire ce qu'il voulait, que je m'en foutais. Il est parti le 30 août 2006. [...] Le soir, les flash-back de tout ce que j'avais vécu dans mon mariage apparaissaient un par un, sans arrêt, de plus en plus forts, comme un film. Et c'est là que j'ai paniqué, je pleurais de rage, une rage extrêmement vive [...] Je réalisais enfin que tout ce que je vivais n'était pas normal, et le pire : j'étais en amour avec un spectre, quelque chose ou quelqu'un qui n'existait pas. J'avais constamment envie de vomir, je ne me sentais pas bien du tout et j'ai commencé à parler avec ma collègue de travail, pour me rendre compte qu'elle avait vécu quelque chose de différent, mais à la fois similaire. Et ensuite avec ma mère, qui se doutait bien de la gravité des choses... »

Vicky se rend à l'évidence, il faut qu'elle divorce. Elle profite de son séjour aux Bermudes pour entamer les procédures. Elle rencontre une avocate à Montréal qui la met tout de suite en confiance. Elle lui suggère une ordonnance restrictive afin qu'il ne puisse plus être en contact ni avec elle, ni avec sa mère. Son avocate s'occupe d'envoyer les papiers officiels du divorce aux Bermudes, mais le principal concerné ne comprend rien. Il continue de s'acharner sur Vicky en lui disant qu'il allait changer. Cette fois-ci, Vicky ne tombe plus dans le panneau. Elle reste froide à ses avances et poursuit les procédures de divorce.

La dernière fois qu'elle a vu son ex-mari, c'était dans le bureau de l'avocate.

« J'ai eu une longue conversation avec lui chez l'avocate. Je dirais que ça m'a fait beaucoup de bien parce que pour une fois, c'est moi qui parlais. Je ne lui laissais pas placer un mot et j'ai complètement vidé mon sac. Après, plus rien, depuis la signature finale du divorce, je n'ai plus jamais entendu parler de lui. »

Reprendre le contrôle

Vicky est très fière d'avoir eu la force d'avancer et de pouvoir être enfin heureuse.

« Je suis très fière de ce que j'ai accompli et bien dans ma peau aujourd'hui. Au total, j'ai mis deux ans à m'en remettre. Et c'est drôle, la vie est ainsi faite, quand j'ai vraiment commencé à aller bien tous les matins, et que les cauchemars ont cessé, j'ai rencontré mon copain actuel. Je suis vraiment très heureuse, il connaît mon passé et j'ai bien guéri. Mon passé fait partie de moi, mais pas de mon quotidien. C'est fini et je suis contente de pouvoir en parler sans ressentiment et ainsi peut-être aider quelqu'un d'autre à s'en sortir. Par contre, je me considère très chanceuse qu'il soit parti à l'étranger, car autrement, je ne sais pas si je m'en serais sortie. »

En terminant, Vicky a un message pour celles qui se sentent concernées par son histoire...

« Les filles, vos choix de partenaire dans la vie sont tellement importants, ils peuvent changer votre existence. Faites attention. C'est cliché, mais n'essayez pas de faire les héroïnes en pensant pouvoir changer quoi que ce soit, car ça n'arrivera pas. Voyez la réalité plutôt que ce que vous aimeriez voir. Écoutez votre entourage, ceux qui vous connaissent bien et qui vous aiment. Sinon, c'est probablement vous qui allez écoper... Dernière chose, prenez le temps de vous guérir comme il le faut. Elle est là, la clé. »

Un gros merci à Vicky pour sa grande générosité!

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