Ce que j’aimerais dire à mon futur enfant métis

Auteur
Daniel Urbain
8 juin 2020
Personne qui tient un bébé dans ses bras

Mars 2020. Je sors de la salle d'échographie ému et excité. Je viens de voir ta petite silhouette pour la première fois. Je jette un coup d'oeil à mon cellulaire. L'OMS vient de déclarer l'état de pandémie de la COVID-19.

Je suis encore loin d'imaginer qu'une crise aux racines beaucoup plus profondes viendra secouer ma désinvolture comme futur père d'un petit garçon de mère noire et de père blanc.

Tu verras bien assez tôt les photos les plus représentatives de ton année de naissance: des femmes et des hommes masqués pour se protéger d’un dangereux virus, qui demandent la fin du racisme et des biais systémiques envers les Noirs. Je me questionne. Comment aurai-je avec toi ces conversations que mes parents n'ont jamais senti le besoin d'avoir avec moi?

Des conversations difficiles

Pendant que sur les forums, plusieurs parents d'enfants blancs défendent leur volonté d’attendre le plus longtemps possible avant d'aborder la question du racisme avec leur progéniture, afin de préserver leur innocence, je sais que tu pourrais y être exposé dès ton entrée à la garderie. Il suffira d'un parent peu conscient de son langage non verbal ou de sa façon de dire "eux autres" et "nous" devant ses enfants pour que ta propre innocence en prenne un coup. Je n’aurai pas le luxe d’attendre des années pour te protéger contre la dureté du monde.

Tu pourrais faire face plus tôt que tard au sentiment d’être différent. Ton expérience pourrait changer selon que ta peau soit plus ou moins foncée. Tu passeras peut-être pour Noir, tu passeras peut-être pour Blanc, un peu entre les deux ou ni l’un ni l’autre. Un héritage mixte est une richesse et j’espère réussir à te le faire découvrir, mais ça ne t’empêchera pas de te demander jusqu’à quel point tu peux t’identifier à l’un ou à l’autre.

Pour t'apprendre à être heureux et fier de chaque facette de ton héritage, je devrai faire bien plus que te chanter des berceuses en créole.

Qu’est-ce que je te répondrai si, un jour, en sortant d’un cours d’histoire, tu me demandes pourquoi les Blancs sont tous méchants? Je comprendrais que tu ne sois pas chaud à l’idée de t’identifier comme étant à moitié Blanc. Je devrai trouver les mots pour t’expliquer que des méchants, il y en a dans toutes les sociétés, et qu’autrefois, il y avait des gens qui ignoraient beaucoup de choses et qui avaient des croyances bizarres sur les gens différents d’eux, mais je devrai aussi te dire que tout ça ne s’en va pas si facilement et qu’il y a encore des gens méchants et ignorants aujourd’hui, que tu dois être prudent. Je devrai trouver les mots pour t’expliquer que chaque personne naît à un moment précis de l’histoire, qu’il n’a pas de contrôle sur ce que ses grands-parents et ses arrière-grands-parents ont pu croire ou faire, et que chacun d’entre nous n’est responsable que de ses croyances et de ses actions. Tu n’es responsable que de toi.

J'aimerais penser qu’on vit dans un monde dans lequel on peut enseigner à ses enfants à être aveugles aux couleurs de peau, mais je crois que je devrai plutôt t'enseigner à être alerte au monde qui t'entoure et émotionnellement intelligent afin que tu puisses forger ta propre identité.

Le privilège blanc

En lisant un guide gouvernemental pour préparer les parents à l'arrivée de leur premier enfant, je suis tombé sur des explications sur la façon de repérer rapidement les problèmes de santé grâce à la peau son enfant. Est-elle plus rose qu'à l'ordinaire, est-elle parsemée de taches rouges, de spots violacés? Dans tout ce que je lis, le blanc est la couleur par défaut.

Désemparé, je l’ai mentionné à ta maman. Elle m’a parlé d'une de ses amies, qui a dû trouver un médecin noir parce que les pédiatres blancs ne réussissaient pas à voir les symptômes de son bébé et à établir un diagnostic. Une inquiétude qui vient s'ajouter au fait que les complications chez les femmes noires lors de l'accouchement sont parfois prises moins au sérieux suivant le stéréotype qu'elles seraient plus bruyantes et expressives.

Je sais que très tôt, j'aurai à répéter encore et encore que non, "mulâtre" et "métisse" ne sont pas des synonymes et que "mulâtre" viendrait du mot “mulet” et du suffixe péjoratif -âtre.

Ce que je ne sais pas, en revanche, c'est comment je te préparerai à ceux qui pourraient te dire qu'exprimer une critique ou un malaise face au racisme est une insulte envers "ceux qui t'ont accueilli".

Combien de fois tu pourrais te faire appeler "Vous autres"?

Combien de fois on te demandera en te rencontrant: d'où est-ce que tu viens? Oui, mais d'où est-ce que tu viens vraiment?

Combien vont essayer de déterminer si tu es trop Blanc, trop Noir, pas assez Noir ou vont croire qu’ils te font une faveur en te disant, sur un ton positif, que tu es différent des autres, comme si on te donnait le droit, après une longue évaluation, d'être reconnu pour qui tu es?

Combien de micro-agressions je découvrirai avec toi ou pire, que tu vivras intérieurement sans que je puisse les percevoir? Cette pensée me brise le coeur.

Je pensais que mon plus grand défi serait de t'éduquer, toi, en tant qu'enfant, mais je comprends que ce sera de m'éduquer moi, en tant que parent, et d’éduquer mon entourage.

L’après 2020

Malgré tout, j'ai de l'espoir. J'ai espoir que de plus en plus de parents apprennent à leurs enfants non pas à être non-racistes, mais antiracistes.

J'espère qu'il y aura un avant et un après 2020 et que cela se reflétera jusque dans notre façon d'éduquer nos enfants. J'espère qu'on saura leur transmettre ce message que les manifestants font entendre haut et fort: que chaque lutte pour la justice est une lutte qu'il appartient à chacun d'entre nous d'embrasser, qu'elle nous touche directement ou non, qu'elle mette en lumière des défauts de notre société ou d'une partie de celle-ci que nous ne cautionnons pas. Que le racisme est un virus et que le silence est la véritable pandémie. Que le silence est violence.

Si je parviens à partager ces valeurs avec toi, j'aurai accompli mon rôle de père. Si on les retient collectivement, on accomplira notre rôle de société.


Daniel UrbainDaniel Urbain est un futur père dans la trentaine qui a côtoyé la littérature avant de se tourner vers l’informatique. Il aime se pencher sur les questions d’éthique humaine et animale lorsqu'il n’est pas en train d’apprendre le japonais ou l’espagnol.

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