Son frère s'est enlevé la vie...

C'est le 19 janvier 2008. À 20 ans, Charles Leduc s'enlève la vie après avoir tenté pendant plusieurs mois de surmonter une dépression.  Il essaie de retrouver goût à la vie, part en voyage pour trouver une raison de continuer, prend des antidépresseurs, mais rien n'y fait.

Dans le cadre de la série Cris du coeur, Canal Vie présente l'histoire de Charles dans le documentaire Briser le silence, diffusé dans la semaine du 29 avril.

Après avoir écouté le documentaire, nous avons voulu savoir comment, après toutes ces années, Philippe, son frère, vit avec ce deuil.

Canal Vie

Tout d'abord, Philippe, qu'est-ce qui t'as décidé à accepter de participer au documentaire Briser le silence, à Canal Vie.

Philippe

J'avoue que ça n'a pas été facile comme démarche. J'ai beaucoup hésité... J'ai d'abord été approché par la mère d'un très bon ami à moi, a aussi perdu son frère quand elle était jeune.  Et finalement, j'ai accepté de parler de mon frère. J'ai voulu le faire pour parler de la dépression. Je constate que si le suicide est un tabou au Québec, tout comme la dépression. Ce qui m'a motivé à participer était la perspective d'un échange sur la dépression, pour tenter de la démystifier, de la voir telle qu'elle est et non seulement comme un état exclusivement maladif ou anormal. Le documentaire a pris une autre avenue, mais c'était ma motivation première.

Canal Vie

Comment vis-tu avec le suicide de ton frère, cinq ans après le terrible événement?

Philippe

C'est quelque chose qui reste là, toujours en moi, comme une grande cicatrice qui va toujours m'accompagner. Il a fallu que j'apprenne à vivre avec. C'est un peu comme demander à quelqu'un qui a perdu une jambe de réapprendre à marcher. Ou un peu comme la mer qui transforme un grand rocher pointu en roche plane, vague par vague. C'est long, accepter la mort d'un frère. Je n'ai pas eu peur d'en parler. Ma famille et mes ami(e)s m'ont immensément aidé. Grâce à eux, je n'ai pas cherché à fuir les réflexions que son départ m'a forcé à avoir.

Le suicide de mon frère m'a obligé à faire face à plusieurs de mes peurs. Celle de la mort, entre autres. C'est absurde, mais sa mort m'a enlevé la peur de mourir. Aujourd'hui, je vis en me disant que je pourrais mourir demain sans avoir de regret. Mais je ne souhaite pas mourir, je suis très attaché à la vie.  Ça m'a fait réfléchir sur un tas de choses comme le mystère de la mort, le mystère de notre naissance, l'incapacité de la majorité des gens à parler de la mort, le faux réconfort de ceux qui ont des idées toutes faites sur la mort, l'attachement des gens à des choses futiles, le fait que, contrairement à notre façon rationnelle de la voir, la mort fait partie intégrante de la vie... et j'en passe.

Sa mort m'a complètement mis à terre, a détruit ou déconstruit plusieurs choses en moi. Et puis, avec les années elle m'a fait réaliser que la vie est immense, belle, et que c'est en ayant des yeux pour ses merveilles que nous découvrons peu à peu son mystère. C'est long.

Canal Vie

Mais ton frère est parti beaucoup trop tôt, non? Et la mort peut donc apparaître encore plus terrifiante...

Philippe

C'est certain que notre famille a dû traverser un grand désert après son décès. La mort frappe d'autant plus quand une personne qu'on aime tant part si jeune. C'est grand ce que Charles nous a contraint à apprendre par sa mort, mais il aurait pu nous l'apprendre, et bien plus, par sa vie, j'en suis persuadé. La mort est d'autant plus difficile à accepter dans le cas d'un suicide : on n'en connait pas exactement la cause, alors pendant longtemps on cherche à trouver une explication concrète, à trouver un coupable comme on trouverait un cancer.

La dépression est une maladie de l'âme, elle ne se voit pas et fait autant souffrir que n'importe quelle autre maladie. Si on comprenait ça, peut être qu'on changerait notre façon de parler de la dépression.  Rien ne peut consoler de la mort d'un être qu'on aime. Seulement l'amour, et lentement. Une fois, comme pour me consoler un peu, je me suis dit que pendant que d'autres vivent toute leur vie à se construire des carapaces et à êtres égoïstes, mon frère lui, a touché le coeur de plus de monde en 20 ans de vie que ces gens-là dans toute leur existence.

Canal Vie

 

Qu'est-ce que tu as compris de ce que ton frère a vécu, de sa tourmente, sa souffrance? Qu'est-ce que tu retiens de tout ça?

Philippe

 

Par rapport à la dépression de mon frère, je n'ai évidemment pas tout compris. Et le peu que j'ai compris est long à résumer. Par exemple, j'ai vu que l'idéal qu'il portait par rapport à l'humain était très grand. Et il en souffrait. Il était comme un géant dans des vêtements trop petits. Il était super brillant, souvent premier de classe et il avait une vie sociale riche. J'ai l'impression que ce qu'il le faisait souffrir, c'était en partie le manque de sens dans l'immédiat de sa vie. Comme s'il voulait tout de suite que le monde autour de lui soit prêt à changer, à se réveiller enfin. J'ai eu l'impression qu'il avait un coeur assoiffé de sens qu'il ne trouvait pas.

Par rapport à la dépression en général, j'ai compris que c'est facile de dire "parle donc!'' à quelqu'un qui est déprimé, mais que la prise de parole est très difficile quand on fait une dépression. J'ai compris qu'on peut avoir honte de prendre des antidépresseurs et j'ai eu l'impression que sans thérapie ou prise de parole, le traitement par antidépresseurs est aussi inefficace qu'une opération où on ne fait que donner de la morphine au patient au lieu d'opérer.

En fait, j'aimerais qu'on apprenne à démystifier la dépression. Les gens qui font face à une personne déprimée sont démunis, ne savent pas quoi dire, ni quoi faire. Je pense que, finalement, une dépression peut être normale, dans le sens qu'elle touche beaucoup de monde à un moment ou à un autre de leur vie. On devrait avoir les outils pour la traverser.

Dans notre société, on ne l'accepte pas. On prend des médicaments avant même de vraiment comprendre ce qui nous arrive, pourquoi on en est rendu là, ce qui nous a menés à la dépression.  Je suis loin d'être expert, mais j'en suis venu à croire qu'une dépression est, dans certains cas, une sorte d'appel à l'aide de notre corps qui nous dit : « CHANGE, PARLE, FAIS QUELQUE CHOSE! TU N'ES PAS HEUREUX! ». La dépression n'est-elle pas parfois une occasion de comprendre ce que nous devons changer de nous-mêmes?

Canal Vie

Ton frère a été médicamenté, mais il ne voulait pas au départ. Penses-tu que ça a joué dans le fait que la médication n'a pas fonctionné pour lui?

Philippe

Je pense que oui. Il n'était pas à l'aise dès le début avec le fait de prendre ses médicaments. Il l'a fait par dépit, mais il en avait honte. Il l'a caché à ses amis et au final, ça l'a isolé. Il ne sortait plus avec ses amis parce qu'il ne pouvait pas boire quand il prenait ses médicaments, et comme il ne voulait pas se justifier, il préférait rester à la maison. C'est comme si le fait de prendre des médicaments lui confirmait qu'il n'était pas normal...  J'ai été très fâché par le fait que son psychiatre n'ai pas saisi l'isolement social que lui ont causé les antidépresseurs.

Canal Vie

Comment penses-tu qu'il aurait pu s'en sortir autrement, sans médication?

Philippe

D'abord, je tiens à préciser que je ne suis pas absolument contre la prise d'antidépresseurs. Je crois que dans le cas de Charles, ça a été un échec monumental, mais dans certains cas, la prise d'antidépresseurs est nécessaire à un traitement. Je crois simplement qu'ils sont presque banalisés, et ça me fait peur. Le nombre de prescriptions au Québec est impressionnant.

Je pense que si un spécialiste l'avait aidé à trouver pourquoi il s'était rendu là, qu'est-ce qui lui manquait, qui il était, quels étaient ses rêves, ses buts avant la dépression, qu'est-ce qui l'avait déjà rendu heureux dans son coeur, peut-être qu'il aurait pu travailler avec lui pour le remettre sur la route. Il était isolé, renfermé même avec son médecin, pourtant, quand il ne souffrait pas de dépression, c'était un gars super sociable. Ça non plus, son psychiatre ne l'a pas saisi. J'ai eu l'impression que Charles avait le sentiment de sortir des traitements avec le mot MALADE affiché sur le front tellement il avait honte.

Je pense que c'est à la personne qui souffre de dépression de saisir les mains qu'on lui tend, mais de l'autre côté, ça prend une écoute vraie et authentique qui rejoint le coeur, pas juste une écoute de diagnostic.

Canal Vie

Est-ce que tu as du regret? Est-ce que tu te dis que tu aurais pu agir autrement pour éviter qu'il s'enlève la vie?

Philippe

J'en ai eu beaucoup et parfois, ça me revient... J'ai refait l'histoire de ce fameux soir-là des milliers de fois dans ma tête, mais je me raisonne en me disant que la vie de Charles, c'était sa vie à lui. Je dois l'accepter. Même si je me dirai toujours que j'aurais dû faire plus, j'ai fait ce que j'ai pu. Je regrette de ne pas avoir été plus alarmé par son état, mais je lui faisais confiance et je croyais qu'il me demanderait de l'aide s'il était en crise.  Il savait que j'étais là pour lui, mais dire "je suis là'' c'est pas comme être là en prenant des nouvelles chaque jour comme j'aurais dû faire. Il m'avait promis qu'il m'appellerait si, un jour, il venait à penser à se suicider... Il ne l'a pas fait... C'est la première fois de sa vie qu'il m'a menti.

Canal Vie

Est-ce que tu lui en veux?

Philippe

Non, je ne lui en veux plus. Le Charles qui s'est tué, c'était pas mon frère. C'était la dépression qui avait pris le dessus. Il voulait arrêter de souffrir. Charles trouvait son bonheur à donner et recevoir... Mais dans son état, il n'était plus capable de rien donner à personne. Il n'acceptait donc pas de recevoir... Pas même l'aide qu'on voulait lui apporter ou l'amour qu'on lui donnait.

Canal Vie

Vous étiez tous très proches de lui, une famille tricotée serrée, et pourtant, ça ne l'a pas sauvé. Qu'est-ce que tu aurais à dire aux gens qui te lisent et qui craignent qu'un jour un être cher s'enlève la vie?

Philippe

Ouf... C'est une question à laquelle il est très difficile de répondre pour moi... Difficile parce que visiblement, je n'ai pas fait assez pour qu'il s'en sorte. Je lui ai laissé la liberté, mais je dirais que si c'était à refaire, je le forcerais un peu. Je le prendrais par la main et je le sortirais. J'essaierais de l'aider à retrouver le goût de vivre dans des petites choses qu'il aimait avant. Souvent, quand quelqu'un est déprimé, on lui parle, on tente de le rassurer, on lui donne des conseils. Bref, on essaie comme on peut d'entrer dans son état de tristesse. Mais ça ne suffit pas, je crois.

Je pense que ce qu'il faut, c'est être là pour la personne et l'avertir qu'on ne s'attend pas à ce qu'elle parle, à ce qu'elle se confie, à ce qu'elle rit ou soit de bonne humeur. Il faut juste être là.  Accepter complètement l'autre dans ce qu'il est. Cesser de dire que la dépression n'est pas normale : le monde dans lequel on vit est rempli d'injustices et de souffrances. L'amener à redécouvrir des bonheurs de la vie, l'aider à reprendre contact avec son coeur, à retrouver ce qui l'anime. Je pense que c'est peut-être par ça qu'on peut renaître...

Des fois, je me demande : Est-ce que c'est "nous'' qui sommes normaux de ne jamais être déprimés ou bien est-ce les gens qui vivent une dépression qui sont normaux d'être sensibles à leurs blessures, à celles de notre société?

Propos recueillis par Violaine Dompierre, éditrice Canal Vie

Categories

Vous aimerez aussi

Commentaires