La gestion du temps - Entrevue avec Sylvie Boucher, Psychologue

Quand on était petit, on nous promettait pour le futur une société de loisirs, un quotidien où on aurait plein de temps pour jouer, pour prendre notre temps. Or, plus notre pouvoir d'achat augmente, moins les gens ont de temps pour eux et plus ils sont stressés. Canal Vie a demandé à la psychologue Sylvie Boucher d'expliquer ce phénomène. 

Selon vous, pourquoi les gens d'aujourd'hui sont-ils si stressés?

La performance

De nos jours, les gens se sentent coincés par le temps pour différentes raisons. D'abord pour suivre un phénomène social : tout le monde court, tout le monde est coincé, tout le monde met l'accent sur la performance. Il faut toujours en faire davantage, en réduisant les moyens et le temps, et cela engendre beaucoup de stress.

Conciliation travail-famille

D'autres facteurs touchent de plus près l'individu, comme les obligations familiales qui sont difficiles à concilier avec le travail : la femme qui essaie d'être à la fois une mère à temps plein, avec toutes les tâches à la maison que cela implique, et une professionnelle à temps plein. Conjuguer les deux devient très difficile, puisqu'il est impossible pour quelqu'un de remplir deux horaires à temps plein.

Une question de personnalité

D'autres facteurs sont encore plus personnels, les types de personnalité, par exemple. Prenons le perfectionniste : autrefois il était très bien vu d'être perfectionniste et de très bien faire son travail. Aujourd'hui, on se rend compte que ces personnes mettent énormément de temps pour faire un travail, oui excellent, mais pour lequel ce degré d'excellence n'est peut-être pas nécessaire. Ce n'est pas productif. Ils sont incapables de faire ce qu'ils considèrent être un moins bon travail et dépensent beaucoup d'énergie, ce qui provoque encore une fois beaucoup de stress.

Vivre dans l'urgence et dans l'avenir

En résumé, on retrouve donc des facteurs sociaux, environnementaux (comme la famille) et personnels qui jouent énormément. Il y a aussi la capacité de prendre son temps, de vivre le moment présent. Souvent les gens me disent : aujourd'hui, je dois ... et ils me listent alors toutes les choses qu'ils ont à faire. On constate qu'ils ne sont que dans l'urgence et l'essoufflement puisqu'ils ne pensent qu'au futur. Alors que s'ils arrivaient à être dans le moment présent, aujourd'hui, dans l'instant, et la minute même, en ce disant : je fais quelque chose maintenant, plus tard je ferai autre chose. Le temps nous semblerait plus lent, on ne courrait plus après le temps, donc on serait moins essoufflé.
Canal Vie : Croyez-vous qu'on puisse être capable de s'en sortir dans cette vie active?

Apprendre à faire des choix

Oui, c'est possible de concilier vie familiale et vie professionnelle, mais on ne peut pas viser le 100 % partout. Il s'agit de faire des choix. Par exemple, si on se dit que notre famille est importante et qu'on veut y consacrer du temps, il faut choisir ce qu'on veut faire avec la vaisselle, avec la balayeuse, qu'est-ce que je fais avec les lits.

Parfois on peut concilier les tâches et les moments agréables en famille, ce peut-être une option intéressante. On peut décider que le samedi matin, par exemple, on fait les tâches domestiques en famille et de façon agréable et amusante. Par contre, ce n'est pas nécessairement toujours possible de combiner les deux activités - il est impossible de combiner tâches ménagères, vie professionnelle et apaisement du petit dernier.

C'est dans ces moments qu'il faut faire des choix. Et c'est difficile, parce qu'on est déchiré. Lorsqu'on dit « oui » à quelque chose, on a l'impression de dire non à autre chose et de négliger cet aspect. Or, il ne s'agit pas de négliger, mais plutôt de prioriser. Il faut accepter qu'on ne puisse pas tout faire dans une seule journée, un point c'est tout.

Et une fois que l'on accepte l'impossibilité de tout faire, on se met à faire des choix. Des choix qui doivent correspondre à ce que qui est important pour nous. Il ne s'agit pas d'en faire plus pour le simple plaisir d'en faire plus, parce que faire plus de quelque chose qui ne sert à rien, ça n'est pas utile; ça ne rend pas heureux, ça ne fait pas plaisir et ce n'est pas pratique. Il faut faire des choses qui sont importantes pour nous.

- D'où l'importance de se questionner : quelles sont mes valeurs?

- Quels sont les buts que je veux atteindre?

Si, par exemple, un de mes buts est de m'occuper de la famille, de faire en sorte que ma fille devienne une adulte responsable et autonome, eh bien, lorsque je devrai choisir entre éduquer ma fille et aller à un colloque qui semble important, je devrai faire un choix et c'est certain qu'il y aura un prix à payer.

Je ne pourrai peut-être pas être une mère aussi présente qui si j'étais une femme au foyer et une professionnelle aussi performante que si j'étais sans enfant, mais on peut avoir quand même « une bonne moyenne au bâton » dans les deux domaines parce qu'on a choisi de faire les deux en même temps. On doit toutefois renoncer à faire du 100 % partout.

Et concrètement, comment peut-on arriver à faire l'exercice? 

S'assoir, réfléchir et écrire

La première chose est de prendre du temps et de s'assoir avec un papier et un crayon. C'est bien beau de réfléchir, mais dans notre tête, les idées finissent par se bousculer et se mêler. On se pose les questions suivantes et on tente d'y répondre sur papier :

  • Qu'elles sont mes valeurs?
  • Qu'est-ce qui est important pour moi dans la vie?
  • Qu'est-ce que je veux réaliser?
  • Qu'est-ce je veux faire?

Ce peut être des choses très importantes, très glamour, comme devenir vice-présidente de ma compagnie. Plus simplement, ce peut être aussi de passer plus de temps avec ses enfants, ce qui est, à mon avis, tout aussi important.

Tout répertorier dans un agenda

Une fois que nous avons déterminé et écrit sur papier quels sont nos valeurs, nos buts et nos priorités, on se trouve un agenda complet. Pas une feuille sur laquelle on met une date et on écrit trois petites lignes. Il faut un agenda qui reflète la vraie vie, c'est-à-dire avec des semaines complètes et une journée par page pour pouvoir y inscrire toutes les activités; de tôt le matin à tard le soir, on note tout. On y écrit ensuite les activités qui correspondent à nos objectifs.

Par exemple, on inscrit : passer du temps avec mes enfants. On peut accomplir cet objectif en faisant la vaisselle ou en allant jouer au parc, en jouant aux cartes à la maison ou en les aidant à faire leur devoir. L'erreur des gens, c'est d'écrire certaines choses importantes à leur agenda comme des rendez-vous et de ne pas inscrire leur quotidien. C'est pourquoi les gens ne sont pas capables de tout faire parce qu'ils se retrouvent avec deux agendas : un officiel et l'autre caché, et ils essaient quand même de remplir les deux.

L'agenda doit vous permettre d'inscrire tout ce que vous faites, y compris l'épicerie, le lavage, la préparation des repas, et bien sûr les transports. Parce que des fois, on commence à travailler à 7 h 30, les enfants doivent être à la garderie à 7 h, ce qui veut dire qu'on doit quitter à 6 h 30 et donc se lever à 5 h.

Ce sont des choses comme celles-là qui ne sont pas comprises dans les agendas et les gens sont surpris en fin de compte de ne pas arriver à tout faire. C'est qu'ils ont beaucoup plus de choses à faire que ce qui rentre dans leur agenda. Et ce qui ne rentre pas dans votre agenda ne rentrera pas dans votre quotidien. Si votre agenda ne contient pas suffisamment de ligne, il ne faut pas écrire plus petit, il faut enlever des activités.

Mais est-ce qu'on peut vraiment arriver à tout prévoir?

Il est bon d'allouer environ 30 % de son temps aux imprévus qui vont forcément survenir. Cela permet du même coup de déplacer des blocs. Par exemple, si j'avais prévu un bloc de lecture de deux heures et que survient un imprévu, je peux déplacer mon activité de lecture à un autre moment et laisser la place à la tâche qui est devenue prioritaire.

L'agenda n'est toutefois pas le maître de votre vie, il est un outil pour vous rappeler comment vous avez décidé de vivre votre vie. C'est donc dire qu'on est le patron de l'agenda. Cela donne le sentiment d'avoir du pouvoir sur notre vie. Bien souvent, les gens ont l'impression d'avoir perdu ce pouvoir; ils font les choses parce qu'ils sentent qu'ils doivent les faire, qu'ils y sont obligés. Or, il ne faut pas simplifier de la sorte, nous avons encore le pouvoir de choisir ce que l'on veut faire de notre vie.

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