L'affirmation de soi - Entrevue avec Sylvie Boucher, psychologue

Beaucoup de gens ont de la difficulté à s'affirmer par crainte de blesser l'autre, d'être rejeté ou jugé. Et pourtant, pour garder l'équilibre dans sa vie, s'affirmer est primordial. Pour faire le point sur le sujet, nous avons rencontré Sylvie Boucher, psychologue et spécialiste, à qui nous avons posé quelques questions.

Canal Vie : Est-ce qu'il est possible de s'affirmer sans blesser les autres?

S'affirmer est fondamental. Si on dit que s'affirmer blesse l'autre, c'est une présomption que l'on fait qui est extrêmement angoissante et qui ne correspond pas nécessairement à la réalité. Si je crois que lorsque j'exprime ce que je pense, les autres ne m'aimeront plus, c'est une peur que j'ai. Mais il y a certains cas où cette peur est avérée; certaines personnes ne supportent pas qu'on leur dise non. Ce que je dis à mes clients alors c'est : « Êtes-vous certain de vouloir fréquenter ce genre de personne-là? »

Canal Vie : Mais c'est vrai que de se faire dire non peut-être frustrant, surtout quand on n'est pas habitué au refus.

C'est vrai, mais c'est important d'apprendre à dire non. Pour accepter qui je suis, il faut que les gens vivent avec la personne que je suis vraiment. Il faut accepter que parfois je vais m'affirmer et peut-être que les autres seront déçus de ne pas avoir ce qu'ils veulent. Mais si je le fais de façon relativement adéquate, en principe ils ne devraient pas être blessés.

Il faut aussi comprendre que lorsqu'on s'affirme ce n'est pas un non qu'on dit à l'autre, c'est un oui que je dis à moi. Présenté comme cela, les gens de notre entourage le prendront bien puisque pour la plupart, ils nous aiment et veulent notre bonheur. C'est dire que si on leur explique que l'on prend cette décision-là parce qu'on croit que c'est ce qu'il y a de mieux pour nous, la majorité comprendra.

Canal Vie : Comment peut-on arriver à s'affirmer sans blesser les autres?

La première étape en terme d'affirmation, c'est de parler en terme de « Je » : Je souhaite ou Je refuse. Il faut éviter de parler au « Tu » parce que c'est beaucoup plus attaquant. Il ne faut pas dire à l'autre :

- « Tu me fais une demande qui n'a pas d'allure, c'est épouvantable... »

Il faut plutôt dire :

- « J'entends bien ta demande, mais je ne peux pas y répondre ».

Des fois, on peut expliquer pour quelle raison, d'autres fois non. Je n'aime pas nécessairement qu'on donne 1001 raisons parce qu'alors, on embarque dans un processus de justification.

Il faut oser s'affirmer, parler en terme de Je. Si on doit absolument parler de ce que l'autre a fait qui nous a déplu, il faut parler du comportement de l'autre et non de sa personne. Il y a toujours façon de s'affirmer de façon délicate, pas comme un bulldozer. Si on s'exprime en criant et en hurlant, ce n'est plus de l'affirmation de soi ça, c'est de l'agression, c'est se chicaner. Plus on s'affirme calmement, plus notre affirmation a du poids. Habituellement, ça ne doit pas être blessant pour l'autre.

Canal Vie : Mais beaucoup de gens se sentent mal et coupable de s'affirmer...

C'est vrai, mais si on se retient de dire ce qu'on pense, ce ne sera pas une solution non plus. Plus on tente d'éviter nos émotions, plus elles prennent de la force. Si, par exemple, je ne veux pas me sentir coupable et que je fais tout en mon pouvoir pour ne pas me sentir coupable, mon sentiment de culpabilité aura une emprise incroyable sur moi.

Toute émotion qu'on affronte et qu'on nomme finit par partir. Bien sûr, il faut réfléchir : si je me sens coupable, il faut que je me demande si je suis vraiment coupable. « Suis-je vraiment en train de faire quelque chose de méchant ou terrible? »

On réalise alors qu'on est simplement en train de s'affirmer. On ne peut pas prendre le sentiment de culpabilité comme preuve que l'on fait quelque chose de mal; on peut se sentir coupable juste parce qu'on a cette tendance-là et non parce qu'on a mal agi.

Canal Vie : Certains parents n'osent pas dire non à leurs enfants par peur de ne pas répondre à leurs besoins. Est-ce que c'est une bonne approche?

Lorsque vient le temps de parler de l'affirmation de soi devant les enfants, nous avons beaucoup de croyances. Certaines diront qu'une bonne mère, c'est celle qui pourvoit à tous les besoins de son enfant. Malheureusement, cette définition est trop absolue et pas réelle du tout. Une bonne mère ne doit pas pourvoir à TOUS les besoins de son enfant.

Elle doit être suffisamment bonne pour pourvoir de façon raisonnable aux besoins de sa progéniture. De plus, il faut faire la distinction entre besoin des enfants et désirs des enfants. Un enfant qui veut quelque chose n'essaie pas nécessairement de remplir un besoin. Il faut savoir dire non et bien saisir que le rôle du parent n'est pas lui donner tout ce qu'il veut, mais plutôt tout ce dont il a besoin.

Et parmi les besoins de l'enfant, on retrouve celui de discipline et d'encadrement. Le mot discipline n'est peut-être plus à la mode parce qu'on pense à autorité et aux parents qui nous empêchaient de bouger, etc. Or, la discipline, c'est l'encadrement qui permet à l'enfant de sentir en sécurité.

Il ne faut pas dire oui à notre enfant parce qu'on se sent mal; le parent qui agit ainsi pense à son bien-être à lui et non aux besoins de l'enfant. Si je choisis de dire non à mon enfant parce que ça correspond aux valeurs que je tente de lui transmettre, parce que ça correspond à un besoin ou parce que ça l'empêche de se faire mal, c'est mon devoir que de maintenir le non.

Canal Vie : Qu'est-ce qui cause les difficultés à s'affirmer?

Certaines caractéristiques culturelles et familiales expliquent pourquoi l'affirmation de soi n'est parfois pas tolérée. Certaines familles vont mettre l'accent sur la culpabilité, et l'affirmation de soi devient alors très difficile parce qu'on se sent coupable dès lors qu'on contrarie quelqu'un. Dans certains cas, l'autorité est perçue comme une façon de dicter ce qui doit être pensé et l'interdiction de penser autrement.

C'est quelque chose qu'on voyait souvent dans les familles autrefois - le parent disait quelque chose et les enfants n'avaient pas le droit de répondre quelque chose de différent. Quand on n'apprend pas à exprimer notre opinion ou que notre opinion n'est pas respectée, l'affirmation de soi est plus ardue rendu à l'âge adulte. En résumé, on peut dire que plusieurs facteurs, que ce soit culturel, familial, social ou personnel, peuvent influencer la façon dont on s'affirme.

Canal Vie : Comment peut-on améliorer notre affirmation de soi?

Il faut commencer doucement et sur de très petits détails. Par exemple, à l'heure du souper, on peut dire ce que l'on aimerait manger plutôt que de demander aux autres ce qu'eux aimeraient manger. On peut aussi prendre conscience des moments où l'on s'affirme; le matin lorsqu'on s'habille, personne ne nous dit quoi porter, c'est une façon de s'affirmer. Mais les gens ne le réalisent pas toujours. Une fois qu'ils ont pris conscience de ces moments d'affirmation et constatent que personne ne s'oppose à leur choix, ils prennent confiance en eux.

Les gens craignent souvent de s'exprimer sous prétexte qu'ils s'expriment de façon trop raide ou mal. Cela arrive fréquemment lorsqu'on accumule. Il faut donc s'exprimer rapidement, éviter d'accumuler pour ne pas qu'il y ait de pression et donc qu'on s'exprime de façon inappropriée.

Il s'agit de pratiquer, faire de petits pas, commencer par des choses du quotidien et évoluer tranquillement. Il ne faut pas non plus se concentrer sur ce que l'on sent, mais plutôt regarder la réalité. Si, par exemple, je me sens coupable et j'ai peur que l'autre ne m'aime plus après que je me sois affirmé, il faut que je m'arrête et je me demande : « Est-ce que l'autre personne est vraiment fâchée? Est-ce que l'autre m'aime encore? Est-ce que l'autre va continuer de me parler ou a-t-elle décidé de ne plus jamais me voir? »

On ne peut pas se fier à nos émotions parce que ce sont ces mêmes émotions qui nous empêchaient auparavant de nous affirmer. Elles ne peuvent donc pas nous aider à nous affirmer.

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