Être famille d’accueil : l’histoire de Danielle et Jean

Pour Danielle et Jean, déjà parents de deux enfants, devenir famille d’accueil a toujours fait partie de leurs projets. Ils ont accepté de nous raconter leur expérience des 17 dernières années, pendant lesquelles ils ont ouvert leur maison, et leur cœur, à pas moins d’une quarantaine de jeunes. Et ils ne comptent pas s’arrêter là! Danielle répond à nos questions.

Vous avez toujours voulu être famille d’accueil. Pourquoi?

Le besoin d’aider a toujours été important pour nous. Jean et moi avons tous les deux des parents divorcés.  J’ai eu la chance de rester avec mon père tandis que Jean a atterri chez une tante chez qui ça ne s’est pas bien passé. En grandissant, je pense que ça nous a poussés à vouloir donner. Il y a des aléas dans la vie, et les enfants sont souvent victimes de ces situations dramatiques; ils ont besoin de nous. Alors, quand nous avons appris qu’une famille de notre entourage vivait une séparation difficile, et que la maman ne pouvait garder aucun de ses six enfants, nous avons décidé, avec le soutien de nos enfants qui avaient 13 et 15 ans à l’époque, de partager notre maison avec les quatre plus jeunes.

Quel est le processus pour devenir famille d’accueil?

En ce qui nous concerne, nous avons d’abord été famille d’accueil spécifique puisque notre demande concernait cette famille en particulier, puis famille d’accueil régulière. Entre la soirée d’information et la décision rendue par l’Agence de la santé et des services sociaux, le processus dure environ un an. Entre les deux, il y a 4 ou 5 rencontres qui permettent d’examiner l’environnement physique et de faire une évaluation psychosociale. Tout est étudié : la dynamique familiale, les caractéristiques personnelles, la situation financière, le cadre de vie, la motivation, les aptitudes en terme d’éducation, etc.

Selon vous, quelles sont les qualités requises?

On entend souvent les gens dire qu’ils ont beaucoup d’amour à donner. Malheureusement, ça ne suffit pas. Nous sommes confrontés à de gros défis qui remettent en question notre façon de voir les choses. Et puis, c’est indispensable que les enfants naturels adhèrent au projet puisque ça chamboule aussi leur vie. Il faut être sûr de soi, car un enfant, ça ne se retourne pas. Il faut aussi être flexible, solide, et, comme je le dis souvent, avoir du jugement sans porter de jugement.

Quels sont ces défis?

Le placement est un choc pour ces enfants. On les retire de leur milieu de vie, parfois en urgence, pour les mettre chez des étrangers. Au début, chacun montre ses bons côtés et essaie de s’adapter. Quand les masques tombent, on peut découvrir des troubles du comportement, ou encore des problèmes à l’école. Il faut comprendre que, quand on vit un drame, on n’a pas forcément la tête à l’école. Il y aussi le regard des autres; on pense souvent que ces enfants sont des délinquants, tandis qu’ils subissent juste la situation malheureuse de leurs parents.

Avez-vous vécu des échecs?

Comme j’ai été famille d’accueil jeune, ça m’a confronté dans mes valeurs et dans ma façon de les éduquer. Nos propres enfants n’étaient pas difficiles, donc Jean et moi avons parfois eu des moments de découragement avec nos enfants d’accueil. Mais on dort là-dessus, et l’on réessaie le lendemain! On a eu la chance d’être épaulé par des intervenants qui sont mieux équipés que nous.

Qu’est-ce qui vous a permis de continuer?

Avec les années et l’expérience, on devient plus rationnel, mieux équipé, et l’on comprend mieux le travail qui nous est demandé. Notre rôle est de prendre soin des enfants qui nous sont confiés avant qu’ils retournent vivre dans leur famille un jour. Quand ce n’est pas possible, ils restent chez nous jusqu’à 18 ans, ou jusqu’à ce qu’ils finissent leur secondaire 5, pour qu’ils puissent ensuite apprendre un métier. Aussi, les familles d’accueil sont syndiquées depuis 3 ans. Cela nous permet de suivre différentes formations qui portent sur la technique d’accueil, le syndrome d'alcoolisme fœtal, les troubles du comportement ou de l’attachement, et autres.

Comment se déroule le placement d’un enfant?

On essaie de jumeler au mieux les enfants et les familles. Par exemple, un enfant hyperactif sera mieux dans une famille active! Nous regardons si le jeune cadre avec ceux qui vivent déjà chez nous. Si c’est une urgence, il peut arriver le jour même, mais quand c’est une demande du tribunal, cela peut prendre quelques jours. Ensuite, on s’organise! Nous avons une réserve de vêtements pour parer aux urgences, on cherche une garderie, on coordonne les changements d’écoles avec les intervenants, etc. On arrive quand même bien à composer avec le montant que l’on nous donne pour les vêtements, les repas, les frais reliés à la maison et à la camionnette. Et concernant les dépenses liées à la santé, c’est le Centre jeunesse qui s’en occupe.

Qu’est-ce que cela vous apporte?

J’ai appris beaucoup sur moi : ça m’a ouvert l’esprit, et j’ai plus de compassion. Ça nous change tout, autant eux que nous. Ce n’est pas donné à tout le monde de construire une relation si forte avec des étrangers. C’est une belle satisfaction de penser que nous leur avons transmis quelque chose, et c’est rassurant pour eux, et pour nous, de savoir que nous serons toujours là au besoin. Ils savent que notre rôle est de les aider quand les parents ne le peuvent pas. Sur la quarantaine de jeunes qui sont passés chez nous, j’ai toujours une caractéristique pour chacun. Et quand on enlève le mot « accueil », il reste « famille ».

Avez-vous l’impression de former une famille?

Une famille différente, oui! Quand on présente un enfant au reste de la famille, c’est important qu’il se sente accepté. Tout le monde essaie de se l’accaparer, et veut lui expliquer le code de vie de la maison. Mais c’est dur aussi pour ceux qui sont déjà là, puisqu’ils doivent lui faire une place. Et comme dans toutes les familles, il y a des chicanes. Par contre, à l’extérieur, ils sont soudés, et se considèrent comme des frères et sœurs. Nous partons en vacances ensemble; ils font partie de notre vie à part entière. Aussi, chaque Noël, on organise un souper avec nos enfants, qui ont maintenant la trentaine, et certains des enfants avec qui nous avons gardé contact. Et quand d’autres passent dans le coin, ils viennent nous dire bonjour!

Élevez-vous ces enfants de la même façon que les vôtres?

Je pense que nous sommes meilleurs parents d’accueil que parents naturels! Avec nos enfants, on se laisse avoir par les sentiments tandis qu’avec les enfants d’accueil, on est plus rationnel. On ne s’impose pas, car c’est le parent biologique qui a l’autorité parentale, et donc le dernier mot. On a des comptes à rendre à l’intervenant et aux parents. La relation avec les différents intervenants est donc très importante. Concernant les parents, il faut être respectueux, et comprendre qu’ils vivent des moments difficiles. Et leurs enfants s’inquiètent tellement pour eux.

Et si c’était à refaire?

Être famille d’accueil demande beaucoup d’investissement de temps et un grand cœur. En ce moment, l’un de nos jeunes de bientôt 19 ans est en stage/étude. Un autre, qui a déjà quitté la maison, termine son Cégep et souhaite devenir pompier, comme Jean. Ils ont une belle résilience, c’est pour ça que ça en vaut la peine!

Philippine de Tinguy, rédactrice Canal Vie, en collaboration avec le Centre jeunesse de Montréal.

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