Un Noël pour donner au suivant...

C'était une veille de Noël plus grise qu'à l'habitude. Le vent était relativement chaud, la neige qui avait recouvert la ville quelques jours auparavant avait déjà fondu. Les grands magasins et boutiques s'évertuaient à faire jouer sans cesse les airs de Noël qui permettaient aux uns et aux autres de sourire et qui mettaient petits et grands, sans contredit, dans l'esprit des fêtes.

Corine tenait dans ses mains une montagne de sandwichs au jambon, alors que sa mère Marie, elle, serrait son volant à travers les conducteurs impatients de la rue Ste-Catherine. Après plusieurs minutes à farfouiller à droite, à gauche, elle dénicha une place de stationnement sur une artère secondaire.

- Ça y est, Corine, on est arrivé, dit-elle en soufflant, soulagée. On y va!

Marie descendit, fit le tour de la voiture et ouvrit la portière de sa fille pour lui permettre de descendre avec son chargement. Du haut de ses cinq ans, Corine paraissait toute petite, avec sa vingtaine de sandwichs dans les mains. Elle était toujours impressionnée de voir les immeubles de Montréal, illuminés par les lumières scintillantes de Noël. Les yeux levés au ciel, elle admira les décorations, la bouche ouverte.

- Viens, ma puce, lui dit sa maman en lui tendant la main. Il faut y aller.

Conte de NoëlElles traversèrent la rue Ste-Catherine et marchèrent loin de l'activité exaltante du temps des fêtes. Sur une des rues transversales, cinq itinérants quémandaient, assis par terre. Corine les trouva inquiétants avec leurs cheveux hirsutes et emmêlés, leurs habits disparates et salis.

Marie jeta un regard à sa fille qui ralentissait le pas, hésitante.

- Ils sont très gentils, Corine. Viens, n'aie pas peur.

Alors que sa mère avait l'habitude de ce rituel, pour la petite, c'était la première fois... La première fois qu'elle se rendait en ville pour donner au suivant.

Quand les itinérants les virent s'approcher, le plus vieux, aux traits métissés, leur adressa un large sourire édenté. Il reconnaissait Marie qui venait les voir année après année depuis maintenant cinq ans. Elle lui offrit à son tour un bonjour chaleureux. Puis, elle sortit de son sac cinq paquets-cadeaux dans lesquels elle avait emballé un foulard de laine et en offrit un à chacun d'eux. Ils acceptèrent, heureux. Puis, elle s'adressa à Corine qui, figée, semblait intimidée.

- Allez, tu peux donner tes sandwichs.

La petite, hésitante, pigea dans sa montagne pour y choisir un premier sandwich qu'elle offrit au sexagénaire devant elle. Celui-ci se leva, ému, et regarda la fillette, les yeux embués. Corine le trouvait immense, très impressionnant et pourtant, son visage était doux, son expression candide. Il lui prit la main, tout tremblant.

Conte de Noël- Merci, petite, merci. C'est le plus beau des cadeaux...

Corine sourit et poursuivit sa distribution à chacun des itinérants, qui reçurent ce cadeau avec beaucoup de considération. Les craintes passées, elle n'avait maintenant plus aucune hésitation. Sa tâche terminée, elle vint rejoindre sa mère et prit plaisir à regarder le vieil homme mordre dans son repas.

- Délicieux ton sandwich! lui dit-il la bouche pleine.
- Merci.

La petite voix de Corine venait de s'échapper dans les bruits de la ville.

- Tu viens, ma chérie. On peut partir, intima Marie.

Mais sa fille ne broncha pas. Elle regardait l'homme profondément dans les yeux, sans rien dire.

- Viens ma puce, insista Marie.

Toujours, la fillette demeura là, sans bouger.

- Qu'est-ce qui se passe, petite? demanda le vieil homme qu'elle dévisageait.

Elle laissa encore passer quelques secondes et, remplie d'innocence, demanda :

- Pourquoi le père Noël vous apporte pas de cadeaux à vous aussi? Un manteau, des vraies bottes, de la nourriture?

Le vieil homme demeura saisi. Après un léger silence, une femme assise au sol répondit, sur le ton de l'humour :

- Parce qu'on n'a pas de maison! Comment voudrais-tu qu'il entre par la cheminée?

Corine la regarda quelques instants, dubitative et fronça les sourcils. Il lui semblait pourtant que ce n'était pas un problème. Le père Noël était capable de tout... Et il se débrouillait bien pour les enfants en logement qui n'avaient pas de cheminée!

Le vieil homme se pencha alors vers elle et lui chuchota, sur le ton de la confidence :

- Tu sais la vérité?

Corine hocha la tête en guise de non. Il leva le regard vers l'étoile Polaire avec son gant troué qui laissait paraître des doigts noircis.

- La vérité, petite, c'est que le père Noël est un faiseur de miracles. Quand tu arriveras chez toi, tu regarderas cette étoile juste là. Elle brille de tous ses feux pour ceux qui apportent de la joie dans les coeurs. Comme le père Noël ne peut pas se déplacer partout en même temps, il envoie des gens comme toi, comme ta maman, pour nous offrir un peu de réconfort et d'amour. Ça nous permet de nous tenir au chaud, malgré le froid. Quand une petite comme toi a rendu quelqu'un heureux, le père Noël fait briller l'étoile du Nord. C'est ça le grand miracle.

Corine demeura silencieuse encore quelques instants, puis lui adressa un large sourire où il manquait deux dents. Sa réponse la satisfaisait. Marie adressa un clin d'oeil au vieil homme et elles purent, toutes deux, regagner leur voiture, fières du travail accompli.

Quand elle arriva chez elle, dans sa banlieue, Corine regarda au ciel.

- Elle est où maman, l'étoile Polaire?
- Ici, ma puce. Juste ici, dit Marie en pointant l'étoile la plus brillante du ciel.

Le visage émerveillé de la petite s'illumina. Elle sentait son coeur rempli de joie. L'étoile du Nord brillait pour elle. Elle savait maintenant, hors de tout doute, que le père Noël l'avait choisie, elle, pour rendre quelqu'un heureux.

Plus que jamais cette année, Corine adorait Noël.

Violaine Dompierre, éditrice Canal Vie

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