Ce que les profs pensent vraiment de vous

On entend fréquemment les parents et les enfants donner leur opinion sur les enseignants, pour le meilleur ou pour le pire. Ici, nous avons décidé de nous intéresser au point de vue des professeurs et des éducateurs. Que pensent-ils des parents? En ont-ils peur? Quelle opinion ont-ils des élèves? Et de la direction?

Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré quelques professeurs et éducateurs, issus de différents milieux d'enseignement, qui ont accepté de partager avec nous les frustrations, mais aussi les joies de leur métier. L'opinion de chacun est, bien entendu, teintée par son expérience personnelle et aucun d'entre eux ne prétend parler au nom de tous les enseignants. Toutefois, leurs opinions se recoupent sur plusieurs points.

Qui sont-ils?

Sophie*, une jeune femme dans la trentaine, a travaillé comme suppléante dans une école très défavorisée située sur la Rive-Sud de Montréal. Son expérience s'est révélée plutôt négative, à un point tel qu'elle en est sortie en dépression.

Élizabeth, quant à elle, travaille comme suppléante et éducatrice avec des élèves du primaire. Depuis plusieurs années, elle est en poste dans un milieu hautement favorisé, mais elle a connu une réalité diamétralement opposée alors qu'elle effectuait un stage dans une école beaucoup moins nantie.

La réalité d'Alexandre, Catherine et Jessica est tout autre. Ces trois enseignants au niveau secondaire sont en poste dans une petite polyvalente située dans un quartier extrêmement défavorisé de l'est de Montréal. Ils travaillent tous trois avec des jeunes en adaptation scolaire, qui présentent des troubles d'apprentissage de gravité variable.

Ce qu'ils pensent des parents

L'opinion que les professeurs se font des parents n'est pas la même selon que l'on soit en milieu favorisé ou en milieu défavorisé. Toutefois, il faut admettre que, d'un côté comme de l'autre, ce n'est pas parfait.

En milieu favorisé

Élizabeth, qui a connu les deux côtés de la médaille, est bien placée pour faire la comparaison. Elle affirme que les parents d'élèves en milieu favorisé sont très impliqués dans le cheminement scolaire de leurs enfants, ce qui, en général, est une excellente chose. Mais, parfois, il y a des excès! « Ils veulent se mêler de tout! Certains parents donnent beaucoup d'argent à l'école, ils font partie du conseil d'administration et ils sont très impliqués. Quelques-uns, hauts placés et influents, ont un impact direct sur les décisions de la direction. »

Des parents d'enfants roi

La relation avec les membres du personnel enseignant n'est pas toujours de tout repos, comme la jeune femme nous l'apprend : « Les parents vont souvent préférer croire la version de leur enfant plutôt que celle de l'éducateur ou de l'enseignant. Certains voient ces derniers, surtout les éducateurs, comme des fonctionnaires pas vraiment intelligents. Ils ne respectent pas notre profession et on peut parfois sentir leur mépris. »

En milieu défavorisé

En milieu défavorisé, la réalité est très différente. Dès les dernières années du cours primaire, on voit poindre à l'horizon le spectre du décrochage. Des jeunes de 10 ou 11 ans, déjà fatalistes, n'accordent pas d'importance à l'école, n'en comprennent pas l'utilité. Les parents dont les enfants sont en situation d'échec académique ne se rendent pas toujours aux convocations. Élizabeth, qui dit être elle-même issue d'un milieu peu favorisé, ne comprend pas cette attitude. Elle émet l'hypothèse que certains parents, ne voulant pas se sentir fautifs et fuyant les reproches, préfèrent mettre leur tête dans le sable.

Une question de valeurs

Le point de vue de Sophie se rapproche de celui d'Élizabeth. Son expérience dans une polyvalente défavorisée sur la Rive-Sud  lui a appris que « ce ne sont pas seulement les élèves qui partent de loin... leurs parents aussi! Ils ne font pas de discipline à la maison, ils s'attendent à ce que ce soit les profs qui la fassent.

Dans certains milieux, l'éducation scolaire n'est pas valorisée du tout. Il y a beaucoup de problèmes familiaux qui, bien entendu, ont un effet sur le comportement du jeune. Les parents ne vont pas aux réunions avec les enseignants. Parfois, il y en a même qui s'y présentent saouls! Il y a un manque d'encadrement autant pour les étudiants que pour leurs parents. Il faudrait les éduquer, eux aussi. Ils font de leur mieux, mais... »

Chez les élèves en difficulté d'apprentissage

Alexandre, Jessica et Catherine, malgré le fait que l'école où ils travaillent soit hautement défavorisée, vivent une réalité différente avec les parents, en raison de la nature de leurs classes. En effet, les élèves en difficulté d'apprentissage bénéficient d'un suivi très serré, dans lequel leurs parents n'ont pas le choix de s'impliquer.

Selon Alexandre, le plus difficile pour les parents de ses étudiants, c'est d'accepter que leur enfant soit différent et qu'il n'a peut-être pas les mêmes possibilités que les autres jeunes : « Les parents doivent faire un deuil. Parfois, lorsqu'on les rencontre, on réalise que le deuil n'a pas été fait. Généralement, ça se passe bien. Les parents de jeunes qui présentent de grandes difficultés sont très impliqués dans le cheminement scolaire. Mes jeunes ont 15 ans et quand ils sont rendus ici, plusieurs parents ont eu le temps de faire leur deuil. En plus, on offre un environnement stimulant à ces jeunes, ils font des stages, ils ont accès à du matériel informatique, c'est motivant. »

Une approche différente

L'approche adoptée par les enseignants en adaptation scolaire se distingue. Catherine insiste sur l'importance de présenter les problèmes aux parents de façon constructive : « Quand on leur téléphone, on essaie de mettre l'accent sur les points positifs. On n'est pas là pour leur taper sur la tête. Dans les classes régulières, les professeurs ont tellement d'élèves qu'ils n'ont pas le temps d'appeler les parents sauf pour leur dire que ça va vraiment mal! Les relations sont plus tendues ». Alexandre ajoute qu'il est important de ménager les parents, car leur présence est indispensable pour que les élèves réussissent.

Mais il ne faut pas se leurrer et s'imaginer que tout est parfait dans l'école où les trois jeunes gens enseignent. « Dans les réunions de parents, il y a souvent plus de profs que de parents », s'exclame Jessica.

La peur?

Les professeurs ont-ils peur des parents? Pas à proprement parler, mais ils considèrent que certaines situations sont un peu difficiles, voire troublantes. Pour Élizabeth, c'est l'influence que les parents ont sur la direction, ainsi que leur propension à croire tout ce que dit leur enfant, qui peut devenir dangereuse.

Désaccord prof-enfant

« Lorsqu'il y a un désaccord entre l'enfant et le prof, le parent a tendance à aller voir la direction même s'il s'agit d'une pacotille. C'est un manque de respect pour l'enseignant d'aller voir la direction directement sans essayer de lui parler! Les parents croient leurs enfants envers et contre tout. Il faut que tu surveilles tes arrières, parce que si les parents vont voir le directeur avant que tu aies pu lui expliquer ta version, il se peut que la parole de l'enfant (et de son parent) pèse plus lourd que la tienne. »

Des sujets personnels

Pour Alexandre, c'est le fait d'avoir à aborder certains sujets sensibles qui peut être intimidant : « On fait un plan d'action individualisé avec chaque élève, une prescription scolaire. Qui touche aussi des aspects personnels. Ça implique de rencontrer les parents en privé et ça met parfois mal à l'aise d'aborder certains sujets très personnels, comme l'hygiène de l'enfant ou le fait qu'il ne mange pas le matin. C'est un sentiment d'impuissance plus que de la peur. »

Ce qui se passe en classe, c'est l'affaire du prof

Catherine soutient qu'il faut laisser comprendre au parent qu'il n'a pas droit de regard sur la façon dont un prof gère sa classe : « Si un parent s'interpose, tu réponds que c'est toi qui dirige ta classe. Je suis ouverte à la concertation. Dans un quartier défavorisé, l'historique peut  faire peur, c'est un milieu dur, certains parents sont « crinqués », agressifs. On n'a pas peur des parents, et s'ils pètent une coche, on reste posé. C'est jamais arrivé qu'un parent disjoncte. » À son école, les réunions parents-professeurs ont lieu au gymnase, à la vue de tous. Cette précaution permet d'éviter certains débordements.

Ce qu'ils pensent des élèves

Enfants rois?

Les enfants rois, un mythe? Pas selon Sophie et Élizabeth, qui ont pourtant des expériences très différentes. Pour Sophie, certains des adolescents avec qui elle a travaillé correspondent parfaitement au profil de l'enfant roi, qui ne respecte rien, surtout pas leur enseignante. La jeune femme fait une collection de lettres d'excuses écrites par des étudiants désobéissants. Dans certains passages, on perçoit clairement le manque de sincérité dans le ton de la missive. Un étudiant, dans une supposée lettre d'excuse, va même jusqu'à subtilement accuser son enseignante de racisme! « Dès qu'ils sentent une faiblesse, ils rentrent dedans, déplore Sophie. Moi, j'étais trop sensible, il faut croire. »

Une question de culture

Élizabeth croit que le problème des enfants rois a peut-être une origine culturelle. Au Québec, affirme-t-elle, ce n'est « pas comme ailleurs, en Europe par exemple. Là-bas, l'adulte a raison, un point c'est tout. Ici, c'est une négociation constante entre l'adulte et l'enfant. Les jeunes ne respectent pas l'autorité du professeur. » Et certains parents, en prenant systématiquement parti pour leur enfant et en rejetant la faute sur l'enseignant ou l'éducateur dès qu'il y a un pépin, n'arrangent rien.

Enfants téflon?

Jessica affirme que les élèves qu'elle voit ne sont pas gâtés, mais que certains ne sont absolument pas supervisés. Ils deviennent donc les rois de leur propre univers.  Du côté de Catherine, secondée par Alexandre, on parle plutôt d'enfants téflons, sur qui rien ne colle plus : « Rien ne les fait capoter. Ils ont une mauvaise note, ils s'en foutent. On les garde après la classe en retenue, ils s'en foutent. Plus rien ne les fait sursauter. »

Un manque de conscience

Leur collègue Jessica affirme que, chez les plus jeunes, on a encore droit à des réactions emportées et à des mouvements de colère. La jeune femme admet également que ces jeunes partent de loin, et que ça influence la nature de la tâche de l'enseignant : « Notre rôle, c'est de socialiser, qualifier et ensuite seulement éduquer ». Elle rappelle que certains jeunes ne savent même pas que c'est un problème de crier après un collègue de classe ou de l'insulter copieusement.

Pour quelques-uns, c'est la seule manière de communiquer qu'ils connaissent. Alexandre l'approuve et rajoute que parfois, en se promenant dans les rues du quartier, il entend des bambins de 3 ou 4 ans se crier des injures plutôt salées... même pour des adultes!

Ce qu'ils pensent de la direction

Jessica, Catherine et Alexandre se considèrent comme chanceux. La direction de leur école soutient particulièrement bien les professeurs. L'administration essaye de mettre des choses en oeuvre pour faire avancer certains dossiers. Ils ont même été jusqu'à trouver un interprète pour communiquer avec des parents originaires d'Asie de l'Est et qui ne parlaient ni l'anglais, ni le français.

D'ailleurs, même si de nombreux enseignants ne se sentent pas capables de rester dans cette école parce que le milieu est trop dur, ceux qui quittent ne tarissent pas d'éloges sur l'équipe en place dans la petite polyvalente ainsi que sur la façon dont elle est administrée.

Du côté de Sophie, la situation a malheureusement été moins rose. Après qu'une classe de secondaire deux particulièrement turbulente l'ait complètement poussée à bout, elle a déposé une plainte pour harcèlement psychologique. Elle n'a pas senti que ses supérieurs étaient derrière elle, bien au contraire! Les jeunes turbulents furent envoyés en vacances forcées pendant quelques jours. C'est plutôt elle qui s'est sentie punie, car la direction de l'école, loin de reconnaître le problème, lui ont fait sentir qu'elle en était la cause. Ils ont cessé de lui donner des classes de secondaire 2, sous prétexte qu'elle n'était pas capable de les tenir.

Les élèves et les parents : des tout puissants

Sophie déplore que, de nos jours, les élèves et leurs parents soient considérés comme des clients par les administrations scolaires, qui souhaitent surtout bien paraître, selon elle : « On veut satisfaire les parents et les élèves à tout prix, ils sont traités comme s'ils étaient tout puissants! Ce n'est pas le rôle de l'éducation... ce n'est plus de l'enseignement, c'est de la gestion de classe! L'école est vue comme une compagnie ». Sophie trouve également que l'enseignant a perdu tout son pouvoir et qu'il est maintenant vu comme un employé interchangeable. Une évolution effrayante, selon elle.

Du cas par cas

Tous les intervenants du milieu scolaire que nous avons interrogés s'entendent pour dire qu'il y a des bonnes directions et des mauvaises directions. Par exemple, Alexandre mentionne au passage une polyvalente située non loin de l'école où il enseigne : « Là-bas, ils sont punitifs avec les enseignants! Ici, pas du tout... »

Sophie, de son côté, admet aussi qu'il existe des directeurs d'école compétents, même s'ils ne s'impliquent pas toujours assez et ont tendance à banaliser certains gestes posés par les étudiants, au détriment des enseignants.

Un métier difficile qui a ses beaux côtés

Même si tous ceux que nous avons interrogés ont pointé du doigt plusieurs aspects difficiles de leur profession, la plupart ont insisté sur le fait que les bons côtés sont nombreux! « Ça a l'air sérieux ce qu'on raconte, ça a l'air grave. Je leur dis, aux élèves, qu'ils sont tannants, mais je suis aussi capable de leur dire quand j'ai du plaisir avec eux, et ça arrive souvent. Il y a certains comportements que j'accepte pas, je leur répète chaque fois et, éventuellement, à force, ils comprennent que ça passe pas dans ma classe. Et ils le font beaucoup moins. »

Sophie a cessé la suppléance il y a quelques années. Même si elle a quitté le milieu scolaire en dépression, elle ne voit pas tout en noir : « C'est dur émotionnellement, mentalement et physiquement. Des fois, il y a des bonnes classes. Les plus vieux sont plus calmes. »

Élizabeth, de son côté, affirme que même si les relations entre parents et membres du personnel de l'école peuvent être teintées de méfiance au début, les choses finissent par se placer en général. Les parents comprennent vite que les enseignants et les éducateurs sont là pour aider les enfants à avancer, pas pour leur nuire!

Avec ses beaux et ses mauvais côtés, la profession d'enseignant demeure une vocation qui n'est pas donnée à tout le monde. Et les professeurs peuvent avoir une influence non négligeable sur la vie d'un jeune!

Un bon enseignant peut orienter une carrière, redonner goût à l'école, faire prendre conscience à un jeune de ses talents... ce n'est pas rien! Il est important de respecter le travail des professeurs et d'apprécier toute l'énergie qu'ils mettent en oeuvre pour garder vos enfants dans le droit chemin et en faire, un jour, des adultes plus accomplis!

* Tous les prénoms ont été changés.

Jeanne Dompierre, rédactrice Canal Vie

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